Pas de bras, pas de chocolat

C'est peu de le dire, l'annonce de l'échec de ma mutation m'a abasourdie : il ne s'agissait pas seulement de quitter mon établissement mais aussi le dispositif et quelques semaines après avoir reçu la mauvaise nouvelle, je me demande encore comment je vais faire pour rentrer sereinement (ou rentrer tout court d'ailleurs) en septembre.
Non que mes vœux aient été accessibles, j'en ai fait deux, sur deux établissements où aucun poste n'était à pourvoir. C'était, on peut le dire, comme jeter une bouteille à la mer, un truc un peu désespéré. Seulement voilà, pas de bras, pas de chocolat (je sais, cette phrase ne veut rien dire mais rions un peu, c'est pas du luxe vu le contexte !)
Six longues années après le passage en dispositif, je suis coincée dans un système qui me demande de faire le contraire de ce pour quoi je voulais travailler avec les allophones : aujourd'hui, je le sais, je le vois, je ne peux plus tenir mes engagements envers eux, je ne peux plus m'occuper d'eux comme je m'étais promis de le faire. J'en suis empêchée et cet empêchement me tue, à petits feux, dans l'indifférence de ma hiérarchie (dois-je raconter mon entrevue, le deuxième en deux ans, avec le médecin du Rectorat ? Dois je aussi parler de ma rencontre avec le psy vers lequel elle m'a dirigée et qui m'a conseillée de "m'adapter au système" ?).
Toutes mes craintes à la lecture de la circulaire réglementant le dispositif se sont vues confirmées : l'inclusion, cette belle idée sur le papier, ne fonctionne pas, on ne s'occupe plus des gamins correctement, on les met en difficulté, parfois même on les pénalise fortement pour les années à venir. Et cerise sur le gâteau, on nous demande des comptes, à nous, les enseignants du dispositif, car forcément, si ça ne fonctionne pas, c'est de notre faute, on ne sait pas faire, on devrait faire mieux, autrement.
Pourtant, nous nous sommes adaptés, chacun dans son coin a construit son dispositif, avec les moyens du bord, en l'occurrence son établissement et ses spécificités et on a essayé d'avancer en gardant le plus possible à l'esprit l’intérêt des mômes. On a expliqué, encore et encore, à nos collègues, à nos directions, les spécificités de l'allophonie, la bienveillance nécessaire, l'adaptation des savoirs cruciale, les inclusions, l'orientation, tout ce que nous gérions avant, essentiellement seuls ou avec une équipe réduite. Une fois encore, c'est sur nous qu'a reposé cette révolution, nous exclusivement, les directions et les collègues ne se saisissant que rarement de cette circulaire qui pourtant les concerne tout autant. 
Alors je vais me préparer pour une nouvelle rentrée, une nouvelle année à voir détricoté tout ce que j'ai construit, tout ce en quoi je crois et je vais essayer aussi de ne pas trop penser à mes élèves, ceux que j'ai laissés, cette année et pour la première fois, sur le carreau, à mon corps défendant, et dormir aussi, et profiter de ces presque deux mois d'été qui ne seront pas de trop !


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